ARTICLE

11 mars 2026

Auteur : Catherine Huguet

Décarboner l’industrie pharmaceutique : par où commencer ?

Introduction

« Limiter le réchauffement climatique en-dessous de 2°C, idéalement 1,5°C d’ici la fin du siècle. » : c’est l’engagement international pris à la COP21 en 2015.

A l’échelle nationale, la France a mis en place la stratégie nationale bas carbone (SNBC) pour y répondre avec une ambition double à l’horizon 2050 : atteindre la neutralité carbone, et réduire l’empreinte carbone de la consommation des Français. Un objectif intermédiaire de réduction de l’empreinte carbone de la France de -50% en 2030 par rapport aux années 1990 a été fixé[1].

Pour être tenus, ces objectifs impliquent un engagement dimensionnant et urgent de tous les acteurs : services publics, industriels et individus.

L’industrie pharmaceutique, d’utilité publique, a longtemps pu traiter la transition écologique comme un sujet certes important mais non prioritaire, la priorité étant (à raison) donnée à la qualité des médicaments.

Cependant, devant l’accélération du dérèglement climatique, la mise en place de la CSRD et le renforcement de la réglementation (entre autres, l’intégration d’un critère environnemental va devenir obligatoire dans les marchés publics hospitaliers dès le mois d’août 2026, ce qui va impacter leurs fournisseurs, dont les industriels. D’après Loi Climat et Résilience 2021.), l’industrie pharmaceutique doit maintenant intégrer pleinement la problématique à son activité, et envisager sa transition avec une vision transformatrice.

Car en tant qu’acteur de la santé publique, l’industrie pharmaceutique ne doit pas seulement réduire ses émissions de gaz à effet de serre, mais s’adapter pour anticiper un futur durable du secteur de la santé, où il reste possible de continuer à fournir des médicaments et développer de nouveaux traitements.

Zoom sur les enjeux de cette industrie clé.

Enjeux climatiques et industrie pharmaceutique

Les limites planétaires

La crise écologique englobe une pluralité de phénomènes allant du dérèglement climatique à la crise de la biodiversité (on parle de la 6ème extinction de masse) en passant par la pollution des sols.

Pour avoir une vision d’ensemble de ces phénomènes, le Stockholm Resilience Center a introduit la notion de limite planétaire[2]. Une limite planétaire est un seuil au-delà duquel les équilibres naturels terrestres pourraient être déstabilisés et les conditions de vie devenir défavorables à l’humanité[3].

Le Stockholm Resilience Center en dénombre neuf, représentées sur le schéma ci-dessous. En 2025, nous en avions déjà dépassé 7, dont le dérèglement climatique, limite dépassée depuis plus de 15 ans.

L’industrie pharmaceutique contribue au dépassement de ces limites planétaires (pour plus d’information, voir notre article sur les enjeux du système de santé), en particulier au dérèglement climatique.

Le dérèglement climatique

En France, le bilan GES du secteur de la santé dans sa globalité a été dressé par The Shift Project[4]. Il arrive aux conclusions suivantes :

  • L’empreinte carbone du secteur de la santé est estimée en moyenne à 49 MtCO2eq, ce qui correspond à 8% de l’empreinte nationale ;
  • Plus de 85% des émissions sont des émissions indirectes ;
  • L’achat de médicaments et dispositifs médicaux représente 50% des émissions de GES (29% pour l’achat de médicaments, 21% pour l’achat de dispositifs médicaux).

La part non négligeable du bilan GES français lié à l’achat de médicaments rend urgent d’agir sur ce poste-là, en impliquant les industriels du médicament et tous les acteurs de la chaîne de valeur des produits.

Ce dérèglement climatique engendré par l’explosion des gaz à effet de serre additionnels depuis la révolution industrielle n’est pas sans conséquence sur les industriels de la santé.

D’une part, car ses impacts sur notre santé (voir figure ci-dessous) conduisent les industriels à faire face à de nouveaux défis tels que :

  • Développer en urgence de nouveaux produits ;
  • Produire en urgence de grandes quantités de médicaments ;
  • Avoir moins de ressources humaines pour cause d’arrêts maladie.

D’autre part, car les événements climatiques extrêmes et les pénuries de ressources (eau, matières premières, énergies fossiles) mettent en péril les infrastructures et la capacité à produire des industriels.

La réduction des émissions de gaz à effet de serre

D’après l’étude réalisée par le Shift Project sur l’empreinte carbone des industries du médicament, les émissions de gaz à effet de serre des médicaments pour humains consommés en France en 2021 s’élèvent à 9,1 millions de tonnes CO2e. On constate un écart entre le chiffre annoncé dans cette étude (9,1 mtCO2e) et celui de la Figure 2 (14,5 mtCO2e). Cela correspond à des ajustements de méthodologie, la deuxième étude ayant été publiée 2 ans après la première. La tendance ne change pas. 

La production des principes actifs représente à elle-seule ¼ des émissions. Cela s’explique notamment par le mix énergétique très carboné des pays de fabrication de ces principes actifs (souvent l’Inde ou des pays asiatiques).

La fabrication du médicament en tant que telle (de la production des matières premières au stockage) représente 50% des émissions.

Les leviers d’action de réduction de ces émissions se situeront donc entre autres sur la décarbonation du procédé de production.

Pistes d’actions pour le secteur

Commencer par réaliser un bilan d’émissions de gaz à effet de serre (BEGES)

Les chiffres présentés précédemment soulignent la nécessité et le devoir pour chaque acteur de l’industrie pharmaceutique d’agir sur son empreinte carbone.

La première étape pour une entreprise est de réaliser un bilan d’émissions de gaz à effet de serre sur l’ensemble des activités. Cela permet d’avoir un état des lieux clair de ses activités, de ses dépendances et de pouvoir identifier où se situent ses émissions principales.

Définir sa stratégie

La stratégie de décarbonation de l’industriel peut ensuite être construite au regard :

  • De la réglementation : réduire ses émissions de 50% d’ici 2030 par rapport à 1990 (selon le projet SNBC3), puis de 80% d’ici à 2050 par rapport à 2019 ;
  • Des engagements émanant du Leem :
    • Obligation pour tous les adhérents de réaliser un bilan d’émissions de gaz à effet de serre courant 2024 [5] [6];
    • Réduction des émissions de 50% pour les scopes 1-2 et de 25% pour le scope 3 d’ici à 2030 par rapport à 2021 (objectifs alignés selon les trajectoires SBTi) ;
  • Des orientations décrites dans la feuille de route de la planification écologique du système de santé[7]. Parmi ces orientations, on retrouve l’intégration d’un critère environnemental dans les achats hospitaliers de produits de santé. Les entreprises sont notamment encouragées à renseigner l’empreinte carbone de leur médicament à partir de la méthodologie développée par le Direction Générale des Entreprises (DGE).

Pour construire la stratégie, divers accompagnements peuvent être proposés par Enooia tels que :

  • Empreinte carbone de vos médicaments selon la méthode de la DGE ;
  • Bilan d’émissions de gaz à effet de serre : pour avoir un premier état des lieux de la répartition de vos émissions (éligible à subvention) ;
  • Mission de conseil Stratégie Environnement : pour analyser les risques et opportunités liés à votre activité, en intégrant toutes les dimensions environnementales en plus du climat (éligible à subvention) ;
  • ACT Pas à Pas : pour créer votre plan de transition (éligible à subvention).

La construction de la stratégie mène à l’élaboration d’une feuille de route avec l’identification de priorités et d’actions à mettre en œuvre définies dans le temps, avec des ressources allouées et pilotées par des indicateurs.

Pour en savoir plus, visualisez notre conférence à ce sujet.

Passer à l'action

Le travail sur la stratégie permet d’identifier les actions à mettre en œuvre. Parmi celles-ci, et pour s’aligner avec les engagements nationaux et du Leem, ces actions devront permettre :

  • D’agir sur les émissions des scopes 1-2 : c’est-à-dire principalement sur les énergies consommées par les sites industriels ;
  • D’agir sur le scope 3 : c’est-à-dire sur la chaîne de valeur et les flux, le business model et la conception des médicaments.

La Fédération Française des Industries de Santé (FEFIS), dans sa feuille de route de décarbonation de la filière pharmaceutique[8], identifie un ensemble d’actions propres au secteur. Ces actions ont été classées selon leur potentiel d’impact et leur faisabilité après retours d’expérience d’acteurs du secteur.

Pour réduire les émissions directes, au-delà de la relocalisation dans un pays au mix électrique décarboné, on retrouve notamment des actions d’optimisation énergétique : optimiser les centrales de traitement d’air, mettre en place des systèmes plus écologiques (PAC, chaudière CSR…), mais aussi changer le type de gaz frigorigène pour des gaz ayant des PRG plus bas.

Quant aux émissions indirectes, on peut mettre en avant :

  • Une réflexion sur la logistique : mutualisation du dernier kilomètre, optimisation des chargements, travail avec des fournisseurs roulant avec des véhicules électriques ;
  • Des changements sur les procédés, qui impacteront les émissions directes d’énergie mais également les achats, poste prépondérant des émissions : utilisation de solvants verts, réduction du nombre d’étapes de synthèse, éco-conception des produits et des emballages.

Ces solutions très techniques doivent s’accompagner d’actions à une échelle plus large, qui ne dépendent pas seulement des industriels. La FEFIS suggère par exemple de faciliter les dépôts de variations d’AMM lorsque l’impact carbone du médicament s’en voit réduit, ou encore de favoriser un approvisionnement en API et matières premières plus local, ce qui renforcerait par ailleurs notre souveraineté sanitaire.

Ces problématiques complexes sont clés et soulignent la nécessité de se regrouper entre acteurs du secteur pour agir sur toute la chaîne de valeur.

Conclusion

L’industrie pharmaceutique fait face à un défi d’ampleur : décarboner ses activités pour pouvoir continuer à soigner. Cela résonne d’autant plus que nous constatons une multiplication des pénuries de médicaments[9], qui peuvent mener à des sanctions financières des laboratoires émises par l’ANSM.

La nécessité de s’engager dans une transition ambitieuse n’est plus à discuter. Les industriels pharmaceutiques, après avoir réalisé leur bilan d’émissions de gaz à effet de serre, doivent définir une feuille de route et une stratégie à la hauteur des enjeux : à savoir suivre les trajectoires SBTi pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, et anticiper les évolutions réglementaires et climatiques à venir pour adapter leurs activités et continuer à fournir des médicaments dans un monde contraint.

Les bénéfices s’en ressentiront à toutes les échelles : les industries seront plus résilientes (voire auront un avantage concurrentiel), la souveraineté sanitaire sera renforcée, et notre santé sera meilleure.

Glossaire 

  • AMM : Autorisation de Mise sur le Marché
  • ANSM : Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des Produits de Santé
  • API : Active Pharmaceutical Ingredient – principe actif
  • Beges : Bilan d’Emissions de Gaz à Effet de Serre
  • CSR: Combustibles solides de récupération
  • CSRD : Corporate Sustainability Reporting Directive
  • DGE : Direction Générale des Entreprises
  • Emissions directes : émissions générées directement par l’organisation
  • Emissions indirectes : émissions liées à l’énergie achetées (électricité) et émissions émises en amont et en aval de la chaîne de valeur
  • Leem : Les entreprises du médicament – organisation professionnelle des entreprises du médicament
  • Limite planétaire : concept défini par les chercheurs du Stockholm Resilience Center en 2009. Seuils au-delà desquels les équilibres naturels terrestres pourraient être déstabilisés et les conditions de vie devenir défavorables à l’humanité
  • PAC : pompe à chaleur
  • PRG : pouvoir de réchauffement global – pouvoir réchauffant d’un gaz, rapporté au pouvoir réchauffant de la même masse de dioxyde de carbone
  • SBTi :Science-based Targets Initiative. Initiative collective pouvant être rejointe par les entreprises qui s’engagent alors à mettre en place un plan de transition aligné avec les objectifs SBTi, alignés avec ceux de l’Accord de Paris
  • Scopes 1/2/3 : ancienne catégorisation des émissions. Scope 1 : émissions directes, scope 2 : indirectes associées à l’énergie, scope 3 : autres émissions indirectes
  • SNBC : Stratégie Nationale Bas Carbone – SNBC2 en vigueur, SNBC3 en cours de consolidation
  • t CO2eq : tonnes CO2 équivalent, masse de dioxyde de carbone émise ou pour un autre gaz à effet de serre, masse de dioxyde de carbone qui aurait le même potentiel de réchauffement climatique qu’une quantité donnée de ce gaz

Références et liens externes 

[1] Les grands enjeux de la SNBC 3 – consulté le 05/01/2025 - https://concertation-strategie-energie-climat.gouv.fr/les-grands-enjeux-de-la-snbc-3

[2] Stockholm Resilience Center – Planetary boundaries - consulté le 09/10/2024- https://www.stockholmresilience.org/research/planetary-boundaries.html

[3] Stockholm Resilience Center – Planetary boundaries - consulté le 09/10/2024- https://www.stockholmresilience.org/research/planetary-boundaries.html

[4] Décarboner la santé pour soigner durablement – impact climatique du secteur de la Santé en France – Calculs 2023 The Shift Project - Infographie

[5] EY – Accompagnement dans l’élaboration de l’empreinte carbone des entreprises du médicament LEEM – Restitution finale – 2022 – Consulté le 10/10/2024

[6] EY – Accompagnement dans l’élaboration de l’empreinte carbone des entreprises du médicament LEEM – Restitution finale – 2022 – Consulté le 10/10/2024

[7] France Nation Verte – Feuille de route : Planification écologique du système de santé. Décembre 2023

[8] FEFIS - Décarbonation des industries et technologies de santé – Volet 1- Feuille de route de la filière pharmaceutique – 15 avril 2023

[9] ANSM – L’ANSM prononce 8 millions d’euros de sanctions financières à l’encontre des laboratoires pharmaceutiques qui n’ont pas respecté leurs 4 mois de stock de sécurité – 24 septembre 2024 – consulté le 03/1/2025 - https://ansm.sante.fr/actualites/lansm-prononce-8-millions-deuros-de-sanctions-financieres-a-lencontre-des-laboratoires-pharmaceutiques-qui-nont-pas-respecte-leurs-4-mois-de-stock-de-securite

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